Si l’enjeu principal de cette élection reste de virer Sarkozy, plusieurs enseignements sont à tirer des résultats du premier tour, et ils sont quasiment tout inquiétants pour l’avenir à moyen terme.

Photo sous licence Creative Commons, auteur Marie-Lan Nguyen
Évidemment, ce qui saute aux yeux, c’est le résultat de Marine Le Pen : 17,9 %, 6,4 millions de voix, cela fait un million d’électeurs de plus qu’en 2002 pour l’extrême-droite. C’est la confirmation de ce que nous savions déjà : le mauvais résultat de Jean-Marie Le Pen en 2007 n’était qu’une parenthèse, Nicolas Sarkozy ayant alors momentanément réussi à récupérer les voix de l’extrême-droite. Les élections qui avaient eu lieu depuis nous laissaient déjà penser que la parenthèse était fermée. Il va falloir l’intégrer : le vote d’extrême-droite est maintenant bien établi en France autour des 20 % du corps électoral, et c’est quelque chose de durable. Je ne m’étendrai pas sur les raisons de ce vote car cela mériterait un article entier.
A coté de ce vote d’extrême-droite, malgré un mauvais bilan, une mauvaise campagne, une multiplication des affaires judiciaires, le vote sarkozyste reste important à 27,18 %. La droite dure, nationaliste et assumée représente donc en France 46,87 % du corps électoral : en gros, presque la majorité (j’ai rajouté les voix de Nicolas Dupont-Aignan).
En cas de défaite de Nicolas Sarkozy, l’UMP risque de se retrouver dans une situation des plus difficiles. La gauche sera présente à l’Élysée et au gouvernement. Elle sera majoritaire à l’Assemblée Nationale et au Sénat, ainsi que dans la quasi-totalité des régions, la majorité des départements et dans la plupart des grandes villes. Sans le leadership de Nicolas Sarkozy, l’UMP va se retrouver fortement divisée. François Fillon et Jean-François Copé se battront pour avoir la main-mise sur le parti. Les chiraquiens et les centristes reprendront du poil de la bête et seront même tentés de partir.
Pour le militant de gauche que je suis, tout cela serait évidemment une bonne nouvelle s’il n’y avait pas ce Front National. La volonté de Marine Le Pen, c’est d’accéder à la normalisation, c’est à dire de pouvoir faire des alliances avec d’autres formations politiques et d’arriver ainsi au pouvoir (elle est lucide, elle sait que seule, elle n’y arrivera pas).
Grâce à l’œuvre de banalisation des thèses d’extrême-droite menée par les Buisson, Guéant, Besson, Hortefeux… le FN ne sera bientôt plus qu’un parti comme un autre avec lequel l’UMP pourra s’allier impunément. Avec les 46,87 % qu’une telle alliance pourrait dès aujourd’hui obtenir, il y a de quoi frémir. Le fait de voir un jour des ministres d’extrême-droite en France n’est plus quelque chose d’impossible.
Avec ses 9,13 %, François Bayrou s’est pris une claque. Il n’est plus le troisième homme qu’il était en 2007. Dans cette situation, on voit mal comme il pourrait réussir à fédérer autour de lui. Avec le Modem, le Parti Radical et le Nouveau Centre, on peut penser que le centre droit restera durablement morcelé. Dans le contexte décrit plus haut, une droite modérée aurait pourtant été salutaire.

Photo sous licence Creative Commons, auteur Marie-Lan Nguyen
Contrairement à ce qui était annoncé, contrairement à sa bonne campagne, Jean-Luc Mélenchon n’a fait que 11,11 %. Si l’on additionne les voix de Philippe Poutou et Nathalie Arthaud, on obtient 12,82 %. Or, depuis 1988, les votes de la gauche de la gauche ont toujours tourné autour des 11-13 % (7,68 % en 2007 effet 2002 ; 13,81 % en 2002 ; 13,95 % en 1995 ; 11,23 % en 1988) Ce résultat n’a donc absolument rien d’extraordinaire, un candidat a simplement siphonné les voix de ses camarades, et ça le PS le sait. De tels niveaux ne l’ont jamais empêché de gérer comme il l’entendais et le résultat de Jean-Luc Mélenchon n’y changera rien.
Le candidat du Front de Gauche a trusté toutes les voix de la gauche de la gauche, il a quand même pris de l’importance dans le jeu politique. Or la personnalité de Jean-Luc Mélenchon a de quoi inquiéter. Il s’agit d’un pur jacobin, un ancien lambertiste (ce qu’on fait de mieux comme sectaire à gauche). Pour lui, en dehors de l’État-nation, point de salut. Je ne crois pas qu’il a l’état d’esprit qu’il faut pour dépasser le clivage dans lequel il s’est enfermé, pour former les alliances qui pourraient faire basculer les choses, pour faire face aux enjeux du XXIème siècle.
Le résultat d’Eva Joly a été malheureusement conforme à ce qu’avaient annoncé les sondages. Avec 2,31 % l’écologie politique n’est pas tombée au plus bas (en 2007 c’était pire) mais presque. Or nous savons très bien ce qui se passe lorsque l’écologie politique fait de mauvais résultats. Les beaux discours, le marketing écolo, ça ne coûte pas cher. Mais quand l’heure est aux choix difficiles, quand les lobbys sont à l’œuvre, l’écologie passe toujours à la trappe (« l’écologie, ça commence à bien faire » comme dirait l’autre). D’ailleurs, nous connaissons les tiédeurs de François Hollande concernant l’écologie. Le risque de voir cinq ans de plus de perdus sur les questions environnementales est plus que patent.
Seulement, les changements climatiques, la raréfaction des ressources fossiles, les dangers du nucléaire, la baisse de la biodiversité, les problèmes de santé croissants, la baisse de la qualité des sols et des eaux… eux, n’attendent pas. De vaguement lointains, ils commencent à devenir urgents. De simples potentialités, ils deviennent des réalités. Et dans les années qui viennent, il vont devenir de sérieux soucis pour l’humanité. Ne pas s’en préoccuper ne fera qu’empirer les choses.
Une extrême-droite plus forte que jamais et aux portes du pouvoir, les périls environnementaux de plus en plus prégnants et pourtant totalement ignorés, une gauche de la gauche enfermée dans les modèles du passé, une sociale-démocratie qui a toujours été tentée par la gestion pépère quitte à perdre les élections suivantes. Au vu des résultats de ces élections, les raisons d’avoir peur sont nombreuses. Personnellement, je ne fait pas de la politique pour me résigner et laisser les choses se faire sans réagir.
Alors, que faire ? Et bien continuer à militer avec encore plus d’acharnement.
Tout d’abord combattre l’extrême-droite. A mon avis, il y deux phénomènes qui ont contribué à la place qu’occupe le FN actuellement : d’une part la crise économique accentuée par l’injustice sociale, d’autre part la banalisation des thèses xénophobes et racistes. Un de ces phénomènes seul n’aurait pas suffit. Pour moi, c’est la conjugaison des deux qui a permit la monté du FN. Mais si nous voulons combattre l’extrême-droite, il va falloir agir sur les deux tableaux.
Combattre la crise et repousser l’injustice sociale, certainement pas par l’austérité qui ne peut qu’empirer les choses. La seule façon de lutter contre le chômage, c’est de créer de l’emploi, massivement. Réhabiliter le service public car il est source de cohésion, de solidarité. Avoir une vraie politique du logement, réhabiliter l’ancien, ne pas construire le neuf n’importe comment. Adapter l’économie aux enjeux du XXIème siècle et miser sur la qualité, la durée et le local. Les solutions existent, il suffit d’avoir le courage de les mettre en œuvre.
Rappeler les danger de l’extrême-droite. Là nous devons faire de la pédagogie, inlassablement. Cela prendra énormément de temps et nous coûtera beaucoup d’énergie, mais il n’y a que comme ça que nous réussiront à convaincre. Comme je dis souvent : le racisme, on sait comment ça commence, malheureusement on sait aussi comment ça fini. Il faut rappeler les heures les plus sombres de l’humanité, rappeler qu’elles ont commencé par des choses anodines, qu’elles se sont développées sur un terreau similaire au contexte actuel. Il faut surtout rappeler jusqu’où de telles idées mènent invariablement, quitte à faire trash et à choquer.

Nous devons aussi condamner toute entre ce qui est encore aujourd’hui l’UMP et l’extrême droite. Aucune exception ne doit être faite. Un politique qui fait alliance avec l’extrême-droite ne peut plus être considéré comme un démocrate, toute personne mettant en avant des thèses xénophobes ou racistes ne peut plus être considérée comme un démocrate. Ces personnes devront être mises à l’écart par le reste de la classe politique, et nous militant droit-de-l’hommistes, nous devrons veiller à ce qu’il en soit ainsi. Nous devrons faire en sorte que leurs électeurs ne puissent se cacher derrière une pseudo normalisation, ils devront au contraire assumer le fait de voter pour des gens qui ne sont pas des démocrates.
Faire barrage à l’extrême-droite, cela passe aussi par les contre-pouvoirs. Or en France, il n’y en a aucun. Il nous faut une véritable séparation des pouvoirs avec une justice indépendante et un parlement fort. Nous devons aussi donner du pouvoir à nos territoires et y instaurer, enfin, la démocratie (voir La République absolutiste). Évidemment, dans le contexte actuel où l’extrême droite peut dès maintenant prendre le pouvoir dans certains endroits, nous avons besoin de garde-fous républicains, mais ces garde-fous ne doivent pas être assumés par l’exécutif seul.
Si des militants du centre droit lisent ces lignes, dites-vous bien qu’en temps normal, les militants de gauches préféreraient voir un centre droit toujours autant atomisé, mais que face au risque de voir une alliance entre la droite dure et l’extrême-droite, nous avons tous besoin d’avoir une droite modérée forte et unie qui fasse barrage. Alors, mettez vos querelles personnelles dans vos poches et unissez-vous. C’est dans l’intérêt de tout le monde.
L’écologie politique a échoué dans les urnes, il ne nous reste plus que la rue. Les enjeux environnementaux ne nous laissent pas le choix : nous sommes obligés d’agir. Alors, quoi qu’il en coûte, nous agirons. Sur tous les fronts, nous montrerons les impasses du système. Nous mettrons en avant les solutions et tâcherons de les appliquer à nos humbles niveaux. Partout où nous serons, dans la rue, sur Internet, dans les assemblées d’élus, dans la société civile, nous nous mobiliserons pour que les changements nécessaires se fassent. Cela va encore nous coûter de l’énergie et du temps, mais je le répète, nous n’avons pas le choix.
Si des militants du Front de Gauche lisent ces lignes, même si votre résultat ne sera pas suffisant pour faire plier le PS, vous avez enfin réussi a réunir vos forces, ce qui est une bonne chose. Seulement, les idées que vous avez mises en avant pendant cette campagne ressemblent trop à celles du passé. Les enjeux du XXIème siècle ne sont plus ceux du XIXème siècle et du XXème siècle. Les solutions, elles aussi, doivent être différentes. Même de gauche, le productivisme est plus un problème qu’une solution et je vous invite à l’abandonner complètement et définitivement. Dites-vous aussi que la gauche de la gauche, telle qu’elle existe, aujourd’hui ne pèse pas plus de 15 % et ne pourra jamais changer à elle seule la société. Il vous faudra forcément travailler avec les autres, tous ceux qui comme vous veulent changer les choses. Mais pour cela, vous devrez vous débarrasser de certains dogmatisme inutiles et poussiéreux qui vous enferment. Je sais que certains d’entre vous sont d’accord avec mes positions, alors je vous invite à sauter le pas, quitte à froisser Jean-Luc Mélenchon.
Si des militants du PS lisent ces lignes, évidemment nous allons tous nous rallier à François Hollande pour ce deuxième tour (à part quelques inconscient qui aiment le risque). Mais dites-vous bien que ce ne sera pas forcément avec beaucoup d’enthousiasme. Voter Hollande est pour nous la seule solution de virer Sarkozy et de l’empêcher de continuer son œuvre destructrice, alors nous ferons de que nous avons à faire. Dites-vous aussi que la démocratie ne s’arrête pas à la sortie des bureaux de vote, alors ne comptez pas sur nous pour vous laisser gérer tranquillement sans rien faire. Nous allons au contraire vous rappeler sans cesse que « le changement, c’est maintenant ». Nous avons une crise à combattre (et non pas seulement gérer), une extrême droite à arrêter, des enjeux environnementaux auxquels nous devons faire face. Hors de question non plus de laisser la gauche perdre les élections en 2017, alors hors de question que vous nous fassiez votre politique habituelle, plus question de simplement gérer socialement le libéralisme : le changement, c’est maintenant (vous voyez, je commence).
Je sais que le quinquennat de Sarkozy a été éprouvant et démotivant pour tout le monde, mais les prochaines années, nous allons devoir nous mobiliser comme nous ne l’avons jamais fait auparavant. Nous n’avons pas le choix, tout simplement.