Cette semaine est décédé Stéphane Hessel. C’était un homme sincère et honnête qui s’engageait pleinement dans les combats qu’il estimait justes et nécessaires. Et des combats, il en a eu. Contre le nazisme, pour les droits humains, pour les sans-papiers, pour le peuple palestinien, pour la paix. En cela il mérite qu’on l’honore.
Photo sous licence Creative Commons, auteur Rama
Il est mort à l’age plus que respectable de 95 ans. Il attendait la mort avec sérénité et même avec curiosité. Nous n’avons donc pas à être tristes de son départ. La mort fait partie de la vie, tout simplement. Je pense que ce qui est important dans la vie d’un homme (ou la vie d’une femme), c’est ce qu’il laisse derrière lui (elle). Et je pense que Stéphane Hessel laisse tout plein de choses.
Un appel, beaucoup lu, mais finalement peu suivi.
Et la chose la plus importante qu’il laisse, c’est son appel à l’indignation. Appel qu’il a lancé en écrivant un opuscule intitulé Indignez-vous ! Ce petit livre a été un véritable succès en librairie. Personne ne s’y attendait, et certainement pas son auteur.
Et son appel a inspiré un mouvement qui était justement en train d’émerger en Espagne. Quelle a été l’influence sur ce mouvement des indignados ? Difficile à dire. Sans cet appel, le mouvement aurait, je pense, quand-même existé, peut-être aurait-il pris un autre nom. http://www.courrierinternational.com/article/2013/02/28/en-espagne-les-indignes-reagissent-a-la-mort-de-stephane-hessel.
En France, le mouvement a très peu pris, malgré un contexte (sarkozyste) pourtant propice à l’indignation. Cela peut tendre à accréditer le fait que le mouvement en Espagne avait finalement peu à voir avec l’appel lancé par Stéphane Hessel.
D’ailleurs, le mouvement des indignés à sans-doute plus de ressemblance avec le mouvement Occupy Wall Street au États-Unis qu’avec l’appel de Stéphane Hessel. Or OWS n’a à aucun moment fait référence à Stéphane Hessel.
D’ailleurs, quand j’observe autours de moi, dans la rue, dans la société, je ne remarque pratiquement pas d’indignation. Il y a eu plus de deux millions de lecteurs de l’opuscule. Ou sont-elles donc passées ces deux millions de personnes ? L’appel reste donc lancé, il attend encore d’être saisi.
Un grand naïf.
Dans cet appel à l’indignation, Stéphane Hessel nous laisse finalement très libres. Libres dans le choix des combats, libres dans les suites que nous devons donner à notre indignation, libres dans la façon de nous organiser.
C’est sans-doute une force. Mais cela peut aussi être une limite, car l’indignation ne suffit pas à elle-même. Pour être efficace, elle doit être suivie d’autres étapes (nous y reviendrons). Et finalement, cette liberté mise en avant est peut-être le signe d’une naïveté.
Car quand on s’intéresse à la vie de Stéphane Hessel (voir cet article sur Slate : http://www.slate.fr/story/68831/stephane-hessel-bal-hypocrites-gauche-droite), quand on lit ou on écoute des interviews, ont se dit qu’il était quelque part un grand naïf, qui voulait changer le monde mais ne savait pas trop comment s’y prendre.
Alors oui, je pense que Stéphane Hessel était un grand naïf, mais ça ne me pose aucun problème, bien au contraire, oserais-je dire. Car je pense que c’est précisément cette naïveté qui en a fait un grand homme. C’est cette naïveté qui l’a poussé à s’engager dans des combats perdus d’avance, à toujours y croire, et à ne jamais baisser les bras.
Et c’est cette naïveté qui fait que son message est si important. C’est un message éminemment optimiste et porteur d’espoir, que seul un grand naïf peut transmettre. Et c’est précisément cet optimisme et cet espoir qui font toute sa force. « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait » disait Mark Twain. Cette phrase est, je trouve, une belle illustration de ce qu’était la naïveté de Stéphane Hessel.
Et c’est cette naïveté qui doit finalement nous inspirer, car c’est la seule capable de nous faire agir lorsque la situation parait bloquée et que les causes paraissent perdues d’avance. C’est la seule capable de nous pousser à changer et faire changer les choses.
L’indignation est nécessaire.
En quoi cet appel à l’indignation est-il si important ? En quoi mérite-t-il qu’on le relaie autant ? En quoi permettra-t-il de faire changer les choses ? Ces questions sont légitimes. L’indignation est avant tout un sentiment. Elle relève de l’ordre de l’irrationnel, de la passion. Or en politique il est préférable d’être sensé, réfléchi.
De plus, les indignés espagnols ont démontré que l’indignation seule pouvait s’avérer contre-productive. Tout ce qu’ils ont réussi à faire, c’est faciliter l’arrivée au pouvoir de la droite post-franquiste.
Photo sous licence Creative Commons, auteur Juarkord
Si cet appel me parait si important, c’est parce que je pense que l’indignation est nécessaire aux politiques de progrès humain, et en premier lieu la gauche et l’écologie politique.
Tout d’abord, s’il est préférable que la politique soit sensée et réfléchie, il est indispensable qu’elle reste aussi humaine. Or ce sont les sentiments qui font l’humanité. La politique a donc besoin de sentiments pour avancer, et l’indignation doit en faire partie.
Rappelons ensuite que le contraire de l’indignation, c’est la résignation, l’indifférence. Et on ne peut pas dire que ce soit des attitudes des plus positives. Face à l’injustice, l’indifférence est la pire des choses. C’est bien à cause de cette indifférence que certaines injustices peuvent justement perdurer.
L’indignation, c’est le refus. Et face à des situation inacceptables, le refus est la seule des réactions possibles. Accepter l’inacceptable, s’est s’en rendre complice. Ne pas s’indigner de ce qui est indigne, c’est manquer soi-même de dignité.
Revenons aussi sur l’histoire de nos mouvements, leur naissance, les faits marquants. Qu’il s’agisse de la gauche, de la défense des droits humains, de l’écologie politique, et même du mouvement breton tel qu’il existe aujourd’hui, c’est bel et bien l’indignation qui représente à la fois leur origine et leur moteur.
Si personne ne s’était indigné du sort des prolétaires au XIXème siècle, la gauche, le socialisme, le communisme n’existeraient pas. Il n’y aurait que de la droite. Si au lendemain du naufrage de l’Amoco Cadiz ou de l’accident de Tchernobyl nous ne nous étions pas indignés, où en serait l’écologie politique aujourd’hui. C’est bien parce que l’humanité était indignée par les actes des nazis au sortir de la deuxième guerre mondiale que la déclaration universelle des droits humains fut possible.
Sans l’indignation, la politique ne serait que de la gestion. Sans l’indignation, la politique ne serait qu’un truc de notables et de fonctionnaires. Sans l’indignation, la politique ne serait en aucun cas une affaire de citoyens. Sans l’indignation, la démocratie représentative n’existerait sans-doute pas, et je ne parle même pas des autres formes de démocratie.
Et au regard de ce que je viens d’écrire, quand j’observe la politique telle qu’elle se présente souvent, je me dit que nous aurions bien besoin d’un peu plus d’indignation. Car trop souvent, la politique s’avère n’être que de la gestion et un truc de notables et de fonctionnaires. Et si la politique n’est pas suffisamment une affaire de citoyens, c’est peut-être en partie parce que ceux-ci ne s’indignent pas assez.
Mais l’indignation n’est pas suffisante.
Il est possible de passer toute sa vie à s’indigner, dans le fond de son fauteuil devant sa télé, bien assis devant son ordinateur, ou derrière les vitres d’un car. Mais cela à t-il un sens ? Si nous nous indignons sans agir pour faire changer les choses, cette indignation est tout simplement vaine, futile et stérile. S’indigner c’est bien, mais il faut aussi agir.
Il est possible d’agir après s’être indigné. Descendre dans la rue et faire du bruit en criant bien fort et en tapant sur des casseroles, envoyer des dizaines de tweets par jour et écrire de beaux articles sur son blog, occuper des bâtiments administratifs et se confronter aux CRS. Mais tout cela va-t-il servir à quelque chose s’il n’y a pas un minimum de réflexion derrière.

Nous avons déjà parlé des indignés espagnol et d’Occupy Wall Street. Ce sont de bon exemples d’indignation qui n’ont servi à rien. Ces mouvement ont mobilisé des centaines de milliers de personnes, ils ont ébranlé leurs pays respectifs et il en a été question un peu partout dans le monde. Ces mouvement ont existé pendant plusieurs mois et dans de nombreux endroits.
Et finalement, qu’en est-il sorti de concret ? Absolument rien. Alors qu’ils devaient changer le monde et apporter la révolution, ces mouvement n’ont rien inventé, aucun nouveau système social, économique ou démocratique.
Non seulement ces mouvement n’ont rien apporté, mais en plus ils n’ont rien changé, au contraire. En Espagne, ils ont facilité le retour de la droite. Aux Etats-Unis, « républicains » et « démocrates » (qui rappelons-le, sont deux partis de droite) continuent à truster les voix et les postes.
Et bien sur, le système économique qui nous a amené dans la crise que nous connaissons actuellement est toujours aussi bien en place. S’il n’y avait pas eu ses mouvements, cela n’aurait sans-doute rien changé.
Faire changer les choses.
Si l’indignation n’est pas suffisante, c’est parce qu’elle n’est que la première étape d’un long processus. S’indigner, c’est refuser l’inacceptable, c’est vouloir que les choses changent. Mais une fois que nous avons décidé de faire changer les choses il va bien falloir réfléchir pour savoir comment s’y prendre.
Déjà, il faut bien savoir ce qu’il faut changer. Donc il faut comprendre, étudier et analyser la situation. Cela permet aussi de repérer les brèches et les points faibles. Connaitre son adversaire disait Sun Tzu (dans l’Art de la guerre).
Ensuite, il faut présenter des alternatives. Ce n’est pas tout de dire que la situation doit changer, mais par quoi faut-il la remplacer ? Il faut donc proposer des solutions, établir des modèles, construire des systèmes. En un mot : être constructif.
Enfin, il faut prévoir une stratégie. S’attaquer au système bille en tête sans savoir comment on va procéder, c’est la meilleure façon de se planter.
En écrivant cela, je me rends compte que j’ai déjà écrit un article sur le sujet : Radical et pragmatique.
Toujours est-il que pour moi, une politique de changement doit s’appuyer sur le triptyque indignation, réflexion, action. Si un des trois manque, ça ne peut pas marcher.
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